24/10/20

Pour soutenir Charlie Hebdo
sans avoir à s’abonner,
on peut offrir à son père pour Noël
un mug avec un type qui encule une dinde.

Après, convient-il vraiment
d’enseigner les caricatures au lycée ?

Je ne vois pas l’école comme un espace politique
où il faudrait activer les violences du dehors,
mais d’instruction et de dialogue à leur propos,
oui. Y montrer l’image, c’est généraliser
la prise de position bien spécifique
d’une publication satirique dont le ton,
dans la pratique même de ses auteurs
actuels et défunts, ne convient pas
à toutes les formes de discours
public, journalistique ou académique.
En parler, évoquer les ressentis de chacun à leur égard,
définir le rapport entre liberté d’expression
et sentiment religieux dans une démocratie
— et les débats qu’on peut avoir à ce sujet,
oui, ça me semble utile et pertinent.

On peut se faire assassiner pour les deux.

22/10/20

Accumuler sans fin l’information
me donne l’impression de vivre,
mais l’âge n’est plus à devenir
savant pour approcher le monde —

au contraire, briser l’échafaudage
pour qu’on voie si le bâtiment est beau
et s’il tient debout au moins
le temps d’une chanson.

20/10/20

C’est plus difficile que d’habitude
d’évoquer cette lumière éclatante
à l’horizon de mes champs labourés

car l’éclat se fait plus intense
encore à mesure que le jour
approche de se terminer.

(Que mon domaine soit imaginaire
se prête au contraire au récit.)

16/10/20

Tout comme la mémoire est inconsciente
mais bien présente en nous, disponible
par un processus imparfait, parfois
spontané, parfois récalcitrant, le souvenir,

de même le langage se présente,
vibrant d’idée, à ma conscience qui en juge
l’exactitude tout pareil, à ce qu’il correspond
ou non à ma notion du beau et du vrai,

la prophétie : l’avenir qui s’exprime au présent.

12/10/20

Quelque part entre les mots,
ce que leur arrangement précisément dit
de manière objectivement logique,

et les mots,
ce qu’ils révèlent malgré toi
de ton être le plus profond,

il y a, paraît-il, ton intention consciente
que je ne perçois pas et par laquelle pourtant,
tu aimerais pouvoir communiquer.

10/10/20

Si j’avais su qu’il suffisait
de les frapper pour qu’elles se taisent,
j’aurais pu me laisser tenter

quand je les vois aujourd’hui m’agresser
parce que je refuse de me taire avec elles
face aux coups d’un plus con que moi.

Le respect du plus fort,
c’est un peu ça le paternalisme

et l’agresseur semble bien le plus fort
puisqu’il ose agresser.

Il vaut mieux se taire et laisser faire

en espérant qu’il ne recommence pas.

8/10/20

Je ne voulais plus parler de moi même
si c’est très intéressant pour moi
de voir qu’un an plus tard, au sujet d’autre chose,
j’emploie précisément les mêmes mots,
avec la même musique macabre.

D’ici mon prix Nobel, j’aurai le temps peut-être
d’un peu me connaître moi-même.

6/10/20

Les images et les sons dont l’addition compose la conscience
ne sont pas non plus nous pas plus
que les formulations verbales dont nous nous ennivrons
croyant par elles connaître le monde, ô folie pure.

Mais c’est difficile de rester
observateur muet tout le temps.

4/10/20

Sans savoir quel avenir sinon
d’identiques renoncements forcés,
je peine à prévoir mes besoins financiers
dans trente ans. Mon conseiller
bancaire s’en irrite et se masturbe
frénétiquement sur son bureau
pour me signifier — ah mais non,
je parle encore de moi.

30/9/20

Les idées et les images
seraient des choses différentes,
d’après le livre que je lis :

autant sans doute que Narcisse et Goldmund,
dont l’un est sans histoire
tandis que l’autre excite les sens.

C’est-à-dire deux facettes du même,
l’auteur qui nous guide et nous charme à la fois,
nous rats courant vers la rivière.

24/9/20

Asticote-moi donc pas, que j’lui dis,
j’ai mal dormi et mal au ventre,
mais de ma gorge ne sort, encore,
qu’un grognement qui la fait rire.

Il faut la laisser me curer les oreilles
et shampouiner les testicules,
tout ça pour trois misérables puces
que je commençais à peine à connaître.

Ô muse, quand mes gémissements
seront-ils compris du commun des mortels
ou du moins de mes propres parents ?

Je crains sinon de n’avoir pas
l’engouement nécessaire à poursuiv-
-re bien longtemps cette vie de chien.

22/9/20

Toi nue sur les photos d’antan,
prenant des poses provocatrices
et innocentes de par leur maladresse,

ce sont des souvenirs qu’il me convient de posséder
encore, malgré le temps et surtout la certitude
qu’en personne ta peau ne me serait plus douce

désormais, tes lèvres seulement sèches
et ton vagin autrefois vénéré
seulement l’enveloppe de rêves morts

et putrides. C’est que l’amour y manque
dorénavant, et les soleils où tu te chauffes
ne sont plus les miens à l’excès.

20/9/20

« Tu m’objectifies », dit-elle
en repoussant ma main qui agrippait sa fesse,
alors qu’en fait je la fonctionnalise,
puisque je n’ai jamais niqué d’objet.

Hm, en songeant à ce dernier point,
non, je ne me souviens pas.

***

Elle accueille avec mépris
ceux qui la trouvent désirable,
car elle se croit intelligente

et voudrait qu’on l’admire d’abord
avant de lui sucer la bite
— ah non, tiens je parlais de moi.

18/9/20

Manger ou être mangé,
c’est peut-être la plus belle forme d’amour
et nous ne comprenons rien à la nature qui se reproduit,
de bien des façons,
si nous jugeons cela négativement.

Tout comme se poursuivent les amants,
le petit poisson frémit d’excitation
en se faisant chasser par le gros.

L’idée que l’individu, la personne humaine, est unique,
et qu’il ne faut pas la détruire,
c’est peut-être simplement que personne n’est digne
de manger personne.

Mais que tu me mettes dans ton trou du bas
ou dans ton trou du haut,
moi je suis content de te plaire
et n’aspire qu’à faire partie de toi.

16/9/20

Les téléspectateurs du Tour de France vont bientôt mourir,
à en croire la fréquence des publicités
pour l’assurance obsèques et le viager.

Me concernant, j’essaye seulement de me reposer
ce qui n’est pas facile quand on travaille du ciboulot.

C’est comme si l’imagination,
la capacité à créer du sens à partir d’éléments perçus
selon des lignes temporelles ou calculatoires,
était la seule façon d’exister

qu’on peut seulement modérer un peu
à dormir ou se soûler
ou regarder le Tour de France à la télé.

14/9/20

Vendre des produits culturels,
c’est tout de même autre chose.

L’enjeu qu’on discernait avec émotion,
enfant, semble s’évaporer à l’approche,
interminable, d’une réalité qui le contiendrait.

S’il faut trahir ton rêve pour le réaliser
– c’est un bon sujet de thriller politique,
avec un trentenaire dans le rôle titre.

Mais cela semblait peut-être si beau
parce que ça n’existait pas vraiment,
pas comme le reste qui s’imposait
déjà. Et si l’espoir fait vivre,

ça ne signifie pas qu’il soit fondé.

12/9/20

Le corps ne nous appartient pas,
c’est ce qui donne envie de le faire souffrir
et jouir, pour s’échapper par les trous qui nous restent
(l’offrir peut-être en demeure à autrui,
pour celles qui peuvent).

L’esprit ne nous appartient pas, il vibre
à travers nous quand il veut,
nous laissant mornes le reste du temps.

Alors le nous est haïssable
et pour le détruire,
on peut s’astreindre à une discipline
extérieure ou bien simplement s’oublier.

10/9/20

Maintenant que j’ai écrit un roman,
ce n’est pas que le succès soit grand,
mais au moins quand je le montre les gens
réagissent plutôt positivement :

ils savent ce que c’est et à quoi ça sert,
et comme j’en ai traduit 25 avant
et que je n’ai pas d’autre métier,
on ne me dispute pas le droit de l’avoir fait

(seulement celui de le publier à Paris
car je ne sors pas de l’élite du pays).

Ça change vachement de la poésie

(à laquelle s’applique aussi
pourtant la même parenthèse),

que quand les gens normaux la voient
ça les met aussitôt mal à l’aise.

Pas de chance pour moi d’y avoir consacré
l’essentiel de mes dernières années.

8/9/20

C’est plus compliqué bien sûr mais
ce qui fait de notre corps la forme et la structure
c’est la répulsion entre l’huile et l’eau.

(Du moins l’hydrophobie, qui n’est pas une répulsion
à proprement parler, mais bon.)

Là-dessus vous brûlez des sucres en quantité
pour que ça bouillonne, et voilà,
vous avez un golem.

(Du moins une belle réaction chimique,
ce qui n’est pas, à proprement parler, un être humain,
dont chacun sait qu’il est fait de signaux électriques.)


6/9/20

Assurance et gestion de patrimoine, les deux
procurent une sensation de sécurité
permettant de se projeter dans le temps.

Hériter, c’est bien, thésauriser mieux et
l’on solidifie collectivement l’idée
que l’argent définit la valeur des gens,

la place et l’importance de leurs opinions.

4/9/20

La personne dont on est responsable,
on ne la voit pas. C’est quand même pas
nous faciliter la tâche ! Alors,
il faudrait que de l’intérieur on sache
qui on est et ce que l’on veut être
de manière visible par autrui.

C’est supposer qu’on a beaucoup plus en commun
que mon expérience ne semble l’indiquer.

2/9/20

Il faut différencier le fond (de ton cul) et la forme (de ton cul),
me dit ma tante pour me dire de ne rien dire.

Le fond c’est avoir des principes,
la forme c’est respecter la hiérarchie
qui veut que les adultes aient toujours raison.

Le fond c’est il faut le dire,
la forme on ne fait rien —
et surtout pas toi.

31/8/20

La pédophilie c’est comme la confiture,
ça tombe toujours du mauvais côté.

Plus on en a moins on l’étale,
jusqu’au jour où, jusqu’au jour où.

Le bel habit des familles en serait moins froissé
si les victimes voulaient bien se taire, punaise !

Se taire, se taire pour toujours.

25/8/20

Le prélèvement à la source
de l’impôt sur le revenu,
c’était une belle idée de poème
et même de recueil que j’avais.

Les faits simplement, lentement placés
dans l’ordre et sans fioritures,
c’est déjà tellement beau et beau-
coup plus clair, à tel point

qu’on pourrait croire découvrir la vérité
des choses en les nommant de cette manière
que certains trouvent impersonnelle.

Alors qu’importe le sujet,
pourvu qu’on ait l’ivresse et le vocabulaire,
la fiscalité vaut bien le saut à la perche.

19/8/20

Le chiot est tombé du lit
en se retournant, assoupi
et gauche ou indifférent.

Il n’a rien dit mais j’ai bondi,
interrompu dans ma lecture
et plus inquiet que lui n’était meurtri.

À présent il se lèche la patte
et je le réconforte,
blotti à nouveau contre moi sur le lit.

17/8/20

À l’occasion de la crise sanitaire,
BNP Paribas prit, dans les prêts aux entreprises,
nettement l’avantage sur les autres banques
en termes de parts de marché.

Cela se traduira-t-il, cependant,
par des profits sur d’autres produits,
plus tard, rien n’est moins sûr,
car ces prêts à taux bas rapportent peu
et la fidélité n’est pas, du moins ainsi en jugent
les analystes du secteur, garantie.

La taille du bilan n’étant pas la mesure du succès.

11/8/20

Mes habits de sport odorants
éparpillés dans tout l’appartement
dégagent leurs effluves aidés
par l’oscillation du ventilateur,

ce qui perturbe ma copine
incapable d’échapper à mes phéromones
et fait le bonheur de mon chien, qui
béatement mâchouille ma chaussette.

9/8/20

Les sopranos font l’amour en silence
quand elles ne sont pas rémunérées
c’est un peu décevant je pense
en balançant ma purée.

Tinder a été généreux,
des sopranos j’en ai rencontré deux.
J’ai cru que la première était cassée
ou pudique hors de scène, ça peut arriver,

mais là je viens de besogner tout mon solfège
(noire, croche croche noire, triolet noire)
sans en extraire plus de son que d’une clarinette,

quand les autres femmes m’appellent « Dieu »
ou plus simplement « Antoine »
dans de semblables situations.

La vie si rétive à mon rêve.

7/8/20

Je suis très actif sur Insta
en ce moment, c’est l’œuvre
qui veut ça, et le commerce
de ladite. Je me demande
comment j’aurais fait avant.

Pas né où il faut, j’aurais pas existé
ou bien mal luné comme je suis,
j’aurais su me faire rejeter hors du nid.

Faut croire que Facebook est propice aux artistes
après tout, du moins aux très introvertis,
à condition d’y abandonner tout espoir,
voi ch’entrate.

5/8/20

Après avoir un peu tout essayé
en matière de pornographie,
je veux avouer que je préfère,
pour les moments de dure solitude,
non le yoga en culotte à dentelle,
non plus les exercices de barre
d’une ballerine brune et nue,
mais désormais cette exemplaire
discipline du corps et de l’énergie
qu’est le saut à la perche féminin.

Je me projette moi aussi vers les cieux.

3/8/20

L’argent, c’est un truc
des vieux pour contrôler les jeunes
qui sinon seraient pas tenables.

On impose la valeur du temps qui accumule
et de l’expérience qui révèle les raccourcis.

On fixe un prix au passage des générations,
ce qui permet parfois d’en acheter plusieurs
si on a vraiment bien réussi.

Pour les autres, il y a l’inflation
qui donne espoir aux laborieux et à la fois
décourage de tuer tout de suite ses parents.

La transmission sera décomptée,
nappée de privilèges eux aussi
présentés comme mathématiques.

Alors que ce qui compte d’abord, c’est la relation
et ce qu’elle contient de pouvoir ou violence.

1/8/20

Méditer en short à fleurs, ça ne se voit pas,
ni de l’intérieur ni de l’extérieur,
pour des raisons distinctes mais peut-être
pas tant que ça.

Même à l’intérieur de soi, il y a encore
un « chez soi », où l’on est plus au calme
pour certaines activités.

Méditer en short à fleurs est donc inutile,
d’un point de vue vestimentaire.

30/7/20

Je voulais acheter une poubelle,
mais il fallait qu’elle parvienne
à pied par la Chine,
et la livraison n’était pas donnée.

Ô philosophes et mercenaires
qui soudoyez des muses soûles,
il vous faudrait en faire autant
pour comprendre ce que je ressens.

Nous ne serons jamais amis.

26/7/20

La souffrance, c’est souvent
une part de notre identité
(un travail qu’on croyait achevé,
une relation qu’on pensait établie)
qu’il faut remettre en cause.

Pour l’éviter, non pas se détacher
des plaisirs et des peines,
mais des fausses croyances qui voudraient
nous identifier à quelque chose qu’on n’est pas

(car on n’est jamais rien que mouvants).

24/7/20

Le week-end précédent, j’avais eu un rendez-vous Bumble
avec plan d’un soir inclus.

La veille au soir un premier dîner avec
une blonde rencontrée lors d’un procès pour viol
où nous étions tous deux jurés d’assises

suivi, l’ayant galamment raccompagnée au métro,
par un retour de flamme inattendu
avec la mère de famille qu’au printemps précédent,
j’allais retrouver nuitamment à Sèvres
environ tous les quinze jours.

J’ai donc failli, fatigué,
ne pas honorer notre rendez-vous Bumble ;
mais je suis venu quand même,
avec si peu d’appétit que j’ai dû te paraître
mûr et respectueux des femmes.

22/7/20

J’ai des cycles d’humeur, ça se vide
évacuant mes énergies non fécondées
en une déchirure longue et poignante.

Parfois, lorsque s’est déposée
sous mon crâne dégarni l’ébauche d’une idée
qui dure, je peux être agréable et,
paraît-il, attachant.

Autrement j’effraierais Attila
dès qu’entrouverts les barreaux de ma cage.